Pouvez-vous nous dire en quelques mots de quoi parle la pièce ?
C’est un infirmier qui après des années de pratique se pose la question d’accompagner les gens différemment, s’inspirant de sa grand-mère, une ancienne matrone qui avait développé des rites sociaux dans son village. C’est une famille où tout le monde est dans le médical, le para-médical ou le para-para-médical… Cet infirmier est un peu spécial, un hurluberlu.

Quelle est l’intention de votre pièce ? Quelles réactions souhaitez-vous susciter chez les spectateurs ?
Masculin / féminin est une thématique sur laquelle j’ai déjà travaillé, j’ai fait quatre spectacles dessus. Je me suis forcément posé la question : que faire de plus sur le sujet ? Pour moi, prendre le point de vue masculin était nouveau. Mon personnage est un homme. Mais finalement est-ce que ça change quelque chose ? Masculin / féminin ne veut pas dire grand chose pour moi. Sincèrement. Si on retire tous les stéréotypes qu’on nous a appris… Bien sûr il y a des habitudes, des comportements, mais qu’on peut vite démonter. D’ailleurs il y a aussi des changements selon les époques. Par exemple jusqu’au milieu du Moyen-âge, les femmes étaient libres, il y avait autant d’abbesses que d’abbés. Même s’il y a, comme le dit Françoise Héritier, une tendance historique à brimer les femmes parce qu’elles donnent la vie… Mais une fois qu’on a dit ça… D’où le titre de la pièce « Je suis moi », qui est un pied de nez. Pour moi, le plus important ce sont les gens. La pièce est donc une collection de stéréotypes qui, quand on les pousse à bout, montrent qu’ils sont vains, absurdes, bêtes, bref : des stéréotypes ! Je fais souvent cela dans mon travail : pousser l’absurdité pour la dénoncer. J’espère que les gens l’entendront.

Comment se sont passés les entretiens, qu’est-ce qui vous a marquée, intéressée, surprise ?
Ce n’était pas la première fois que je faisais des entretiens, mais je suis toujours étonnée de la faculté des gens à se livrer. Mais c’est vrai que c’est plus facile de parler à quelqu’un qui ne vous connaît pas. Il n’y a pas de jugement, c’est anonyme, on ne reverra peut-être jamais la personne. Souvent des personnes disent qu’elles ne s’étaient jamais posé ces questions, que ça les fait réfléchir. Il y a un côté libératoire.

Comment avez-vous travaillé à partir de ce matériau ?
Je retranscris tous les entretiens. Je les lis beaucoup. Je souligne. Je m’en imprègne, je fais des  copiés / collés et après j’écris. Je me documente aussi, un peu comme une recherche encyclopédique. Je lis aussi des fictions, pour cette pièce, par exemple : « Ad vitam aeternam » de Thierry Jonquet. Je me suis aussi beaucoup inspirée de la série « Six feet under ».

Comment avez-vous géré la double casquette de metteur en scène et auteur ?
Je n’ai pas deux casquettes, ça va ensemble. Je pense le spectacle avant d’écrire. J’écris une forme spectaculaire qui comme chaque forme a sa syntaxe, ses règles. Le texte en fait partie, mais ce n’est pas le seul élément. Le texte peut bouger jusqu’à la dernière minute, ce qui est rude pour le comédien, mais j’estime que c’est comme la lumière que l’on ajuste. Dans mon travail, il y a souvent beaucoup de numérique, du son, de la musique, des œuvres d’art, beaucoup de chosse, comme un collage, pas seulement une écriture.

Comment travaillez-vous avec le comédien ?
C’est assez collaboratif. Nous avons beaucoup parlé du texte, des intentions. J’essaie de partager mes doutes, mes réflexions et de ne pas séparer auteur et interprète. Je connais Pierre Giraud depuis longtemps. Un monologue est très compliqué, tu ne peux compter que sur toi. Souvent les comédiens en ont envie, être seul en scène… mais c’est sans filet.

Y a-t’il une écriture ou une mise en scène particulière « à domicile » ?
Oui, clairement. Tout le début du spectacle est fait pour, avec une partie participative qui invite le public à entrer dans le processus du spectacle. Ce n’est possible qu’avec une très petite jauge. L’idée n’est pas de monter sur scène, mais de gommer ce qu’on appelle le quatrième mur. Le spectacle est partout, au milieu de vous. Il n’y a pas de salle, la scène est partout. J’en ai tenu compte, le choix de diffusion de la vidéo, la musique… tout est pensé à l’échelle.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans la démarche d’aller jouer à domicile ?
Plusieurs choses. La première, d’un point de vue artistique, c’est ce que permet la proximité, la convivialité, l’intimité. Dans mon travail la parole est toujours très directe, très adressée. Dans des salles « normales » j’utilise des micros pour que les comédiens n’aient pas à pousser trop la voix, ni à surjouer. A domicile, c’est comme un gros plan au cinéma. C’est particulièrement jubilatoire. C’est plus difficile de rendre cette façon de jouer dans une configuration classique. Il faut profiter au maximum de ce rapport au public particulièrement riche, précieux, sensible, que l’on n’arrive pas toujours à retrouver dans les salles. Ce qui m’intéresse, c’est la qualité de jeu que cela implique, cette finesse, un jeu presque naturel, qui est très difficile à tenir dans un grand espace.
La seconde c’est la rencontre avec le public. Il se personnalise. Il y a un échange qui n’est pas possible avec une salle de 300 personnes. Vous pouvez toujours créer des temps de rencontre, mais les 300 personnes ne vont pas toutes rester, elles ne vont pas toutes s’exprimer. A domicile, le spectacle se prolonge. Et pour moi, les meilleurs spectacles sont ceux qui ne s’arrêtent pas avec les applaudissements mais continuent après parce qu’on en parle, parce qu’ils nous évoquent autre chose, parce qu’ils restent en nous.

Vous avez d’autres projets ?
J’entame un travail sur le terrorisme : les bandes armées en Italie, Allemagne et au Japon et la question du choix, ou non, du recours à la violence. Il y aura deux spectacles. Le premier d’après « Année zéro » de Nani Balestrini, sera joué fin janvier 2014 à Confluences. Le second est un texte de moi « Les enfants de la terreur » et sera joué en novembre 2014 à Rennes, au Théâtre national de Bretagne.