« Les femmes sont un rempart contre les extrémismes »

 

Souâd Belhaddad, journaliste, auteure, metteure en scène, a rencontré une trentaine de Sevranaises, sur la proposition du Théâtre de la Poudrerie. Elle a écrit le spectacle  Ne vois-tu rien venir,  à partir de ces échanges. La pièce, mise en scène par Christophe Moyer (Sens ascensionnels) , sera jouée à domicile d’octobre à décembre (voir les dates)

 

 

1) Pouvez-vous présenter la pièce en quelques mots ?

La pièce fait référence au conte de Barbe Bleue : une femme guette à la fenêtre espérant sauver sa sœur qu’une tragédie menace… C’est l’histoire de deux sœurs, Maya et Zaia, qui habitent une banlieue dans laquelle elles sont investies ; elles sont d’ailleurs en train de préparer une fête pour l’école. Maya attend sa sœur dont le fils est parti en Syrie et elle doit lui annoncer. Elle hésite à lui dire : elle sait que dès qu’elle parlera, la vie de sa sœur va basculer…

La pièce évoque le fléau de la radicalisation qui, aujourd’hui, peut arriver dans tout milieu et des responsabilités partagées. Mais aussi du lien d’amour entre deux sœurs et de la solidarité des femmes, dont la force est un rempart contre les extrémismes.

2) Le Théâtre de la Poudrerie avait donné aux artistes pour thème général l’action des femmes dans les quartiers. Comment l’angle de votre pièce est-il apparu ?

Quand j’ai commencé les entretiens, je me suis obligée à ne pas avoir une idée de départ. En tant que journaliste, et comme j’ai écrit des récits de victimes civiles de conflits en Algérie et au Rwanda, je suis habituée à être dans l’écoute. Trois éléments m’ont frappée au cours des entretiens. D’abord, les habitantes portent un grand attachement à leur ville. Lorsqu’elles en sont loin, elles ressentent le manque. Beaucoup disent :« C’est la ville qui m’a vue devenir mère ». Il y a énormément d’activités artistiques et musicales à Sevran ; je le mets en valeur dans ma pièce. La question de s’attacher, s’investir pour ou au contraire de se détacher d’un territoire apparaît dans mon texte. Ensuite, la peur des violences policières à l’encontre de leurs fils : c’est présent chez toutes. Enfin, la peur de la radicalisation. J’espère que le spectacle sera à la hauteur de ces échanges.

3) Pour quelles raisons avez-vous accepté de faire partie de cette aventure avec le Théâtre de la Poudrerie ?

Cela me paraissait être une expérience complètement logique et cohérente avec mon parcours. Elle unit toutes les facettes de mes activités professionnelles et de mes engagements : les droits des femmes et la lutte contre les discriminations en général, oeuvrer pour la cohésion sociale, écrire, transmettre des récits de vie. J’ai pris énormément de plaisir à cette démarche, d’ailleurs, j’aimerais continuer à rencontrer et écouter les habitantes.

4) Comment se sont passées les rencontres avec les Sevranaises ?

J’ai adoré ce travail. Je les voyais à domicile, ou le plus souvent dans des locaux ou galeries marchandes. Le Théâtre de la Poudrerie a beaucoup travaillé pour me faire rencontrer des habitantes, c’était très confortable pour moi. J’habite à Paris et j’ai adoré faire le voyage en RER jusqu’à Sevran, que j’ai trouvée dès le premier abord très verte. C’était comme un voyage initiatique. Me dire que j’allais m’asseoir et écouter ces femmes, qu’on entend peu, c’est un privilège pour moi, un véritable cadeau de partager des bouts de leur vécu. Je m’intéresse aux pudeurs, aux ambivalences, à la complexité de leurs paroles, loin d’être manichéennes. J’espère que le spectacle sera à la hauteur de ces échanges. J’aimerais beaucoup continuer à écouter les Sevranaises, d’ailleurs.

J’ai également rencontré des animateurs de centres de loisirs dans le cadre d’une formation sur l’égalité hommes / femmes que le service culturel m’avait proposé de donner en mars. C’était génial.

Nous avons également organisé ce même mois avec le Théâtre de la Poudrerie un théâtre forum pour la Semaine des droits des femmes, qui a très bien marché. Nous souhaitions organiser une rencontre autour des problématiques actuelles des Sevranaises. Nous n’allions pas mettre les habitantes devant des experts sur les questions qu’elles se posent. Les expertes, ce sont elles ! Alors, j’ai écrit des saynètes à partir de la parole des habitantes, sur un thème qui revenait beaucoup : l’estime de soi, au travail, dans la vie personnelle. Ces saynètes, ludiques et suggestives, ont été jouées devant le public, qui était invité à réagir ensuite. Des femmes disaient qu’elles s’y reconnaissaient complètement. Dès que l’une d’entre elles proposait quelque chose, elle venait sur scène pour rejouer la saynète avec sa solution.

Le but était de chercher ensemble une issue à un conflit. Personne ne détient une vérité, mais si tout le monde agit ensemble, on peut trouver des alternatives. Il y avait beaucoup d’humour, ça facilite le lien. Qu’est-ce qu’on a ri !

5) Comment avez-vous travaillé à partir de ce matériau que constitue le recueil des témoignages ?

C’est un processus presqu’inconscient. J’écoute, je prends des notes et des images me viennent lorsque je fais les entretiens. Si j’ai choisi des personnages de sœurs, c’est sûrement parce que j’ai perçu la sororité entre les femmes que j’ai interviewées. J’ai cru que l’écriture me prendrait beaucoup de temps mais mon texte a rapidement pris forme dans mon esprit. Beaucoup d’images et de visages me revenaient. Lorsque j’écris, je me parle. Je fais les voix, les gestes, les intonations. J’écris oralement, si l’on peut dire.

Mais c’est la première fois que j’écris un texte que je ne mets pas moi-même en scène. C’est une nouvelle expérience qui se passe très bien, la collaboration se fait en douceur ; le metteur en scène de la pièce, Christophe Moyer, est très respectueux. Il m’a autorisée à assister aux premières répétitions et s’est assuré de ne pas faire de contresens.

6) Y a-t-il une écriture particulière pour le domicile ?

Oui, c’est sûr. On est plus délicat. On sait que l’on restitue une parole devant des personnes qui peuvent avoir été interviewées. Cela peut parfois intimider, inhiber, mais c’est tout le principe de cette expérience. Pour mes livres, j’ai une démarche similaire : je ne perds pas de vue que j’écris pour partager une parole qui m’a été confiée. On sait que le territoire sur lequel on écrit est stigmatisé, il faut trouver où mettre le curseur entre être sincère, oser dire des réalités, et être responsable d’une parole, savoir le dire dans le respect des habitants et sans démagogie.

7) Quelles réactions souhaitez-vous susciter chez les spectateurs ?

Je voudrais juste que le spectacle ouvre un espace d’échanges et de possibilités, que le public prenne conscience que l’on peut redevenir acteur de nos vies et villes. C’est un objectif que je poursuis dans tout ce que je fais.

8) Vous êtes engagée sur la question de l’égalité femmes-hommes. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je suis membre de l’association Citoyenneté Possible qui travaille en milieu scolaire et socio-professionnel. Nous enseignons des postures professionnelles aux véritables héros de la République que sont les enseignants, les bibliothécaires, les éducateurs et les conseillers en missions locales. Par exemple, nous travaillons sur l’intelligence collective, c’est-à-dire trouver la convergence dans un groupe. Je suis aussi membre du conseil d’administration du Fonds pour les Femmes de Méditerranée (qui inclut la France) qui accompagne les femmes à gagner en confiance en soi.

Propos recueillis par Aurore Bondonneau Guitton

Related Post