Valérie Suner, Shams El Karoui et Pierre Giraud nous livrent leurs premières impressions.

Valérie Suner, qu’est-ce qui vous a donné envie de monter Ailleurs?

VS : Cette pièce a été jouée pour la première fois en 2006 au forum culturel du Blanc-Mesnil. Cela fait longtemps que j’ai envie de la monter. Nous avions même imaginé avec Alain Pierremont, l’auteur, d’autres scènes qui ne sont pas dans le texte. Ce qui m’intéresse dans Ailleurs, ce sont les rapports  à l’intérieur d’une famille, qui sont complexes car liés aux non-dits, aux secrets. Et ce, notamment autour de la mère, morte 12 ans avant la pièce. Je suis également férue de psychanalyse. Un travail sur soi permet de se nettoyer des déterminismes dus à notre histoire familiale. Les deux personnages n’en sont pas sortis. Le frère se surprotège à travers le masque de la société, tandis que la soeur est fidèle à la mémoire familiale essaie d’en élucider ses secrets.

 

Shams El Karoui et Pierre Giraud, qu’est-ce qui vous adonné envie de la jouer?

VS : Je voyais très bien Shams El Karoui et Pierre Giraud dans ces rôles de frère et soeur. L’auteur a immédiatement approuvé.

SEK: J’avais envie de jouer sous la direction de Valérie. Le sujet me semblait compliqué et dur, mais nous avons parlé dès le début, et la pièce parle surtout du rapport fraternel, du temps qui passe et de l’enfermement.

PG: Lorsque Valérie m’a proposé, je me suis dit que ça pouvait être intéressant, si l’on part du principe que les non-dits existent dans toutes les familles. C’est l’intime, et le théâtre à domicile s’y prête parfaitement. Tout le monde peut s’y retrouver. J’aime aussi beaucoup la problématique, ce décalage de la folie. Il y a cette question aussi : qu’avons-nous fait de notre idéal?

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De quoi parle la pièce?

VS: Pour moi, la clé de voûte de ce texte est la question du déterminisme. Le personnage du frère préfère penser que sa sœur a choisi sa vie et ça le rassure. Mais on peut se demander dans quelle mesure elle a fait ce choix, étant donné que l’histoire familiale est lourde. Le frère a réussi, il est intégré dans la société qui lui apporte une reconnaissance. Il est installé dans un confort assez bourgeois et finalement loin de ses idéaux adolescents. Je pense que la pièce ouvrira des débats après le représentation, car les deux personnages sont aux extrêmes, alors qu’au départ ils étaient jumeaux. La question des secrets de famille touche chacun d’entre nous. Les personnages ont malgré tout le courage de se parler, peut-être que les familles oseront elles aussi. Ce que l’on pense être normal lorsqu’on est enfant au sein de sa famille, on peut avoir le courage de l’élucider plus tard.

SEK: Elle avait une vie comme son frère et elle a tout quitté. C’est l’inverse de lui : elle était riche, mariée, mère. Mais elle a l’impression que depuis qu’elle est « ailleurs », elle ne ment pas. Ici, c’est sa vérité.

PG: Peut-on rester entier? Il y a des compromis, des acceptations qui sont difficiles.

 

Quels ont été les choix de mise en scène pour rendre compte à la fois de la tension et de la complicité entre les personnages, la relation que l’on devine parfois entre les lignes?

VS : J’ai voulu que le comédiens viennent répéter avec le texte non su. J’exacerbe ce qui ressort de leur interprétation, parfois à leur insu, en les observants. Nous avons travaillé tous les trois ensemble dès le début. Nous avons imaginé le passé des personnages, créé leur histoire familiale. Pour cela, nous avons puisé dans le texte des indices, nous avons mené une enquête. Ensuite, des séquences apparaissent, que l’on souligne avec de la lumière, la musique, les mouvements de plateau. Les non-dits sont au détour d’un geste, d’un regard. Nous avons choisi de souligner certains rapports, de tension ou de rire. Par exemple, un passage peut-être interprété comme pesant à la lecture, nous avons choisi d’en faire un moment de connivence et de rire entre le frère et la sœur.

Ce qui a été compliqué pour moi, c’est qu’il n’y a pas de résolution d’intrigue : nous sommes face à une tranche de vie. Ces réponses n’apparaissent qu’en creux dans le texte, elles sont sous-jacentes, j’ai choisi de les montrer. De même, l’empreinte de la mère est omniprésente. J’ai donc voulu qu’il y ait des fleurs au sol pour rappeler le jardin de la maison d’enfance, une présence diffuse.IMG_5442valerie_itw

 

Shams El Karoui et Pierre Giraud, jouer à domicile, est-ce une expérience qui vous plaît?

SEK : J’ai joué à domicile en 2012 pour Julie telle que. C’est une adresse très directe, intense. Un vrai dialogue s’instaure avec le public si on joue le jeu, si on est attentif à ses réactions et qu’on laisse le jeu s’influencer sous son regard. C’est passionnant, enrichissant. Ce sera encore une expérience différente de Julie telle que. Je ne suis plus seule en scène et le personnage d’Anne dans Ailleurs est fragile, elle est toujours sur la brèche.

PG: J’ai joué aussi à domicile l’an dernier, seul de même. C’était la première fois. J’apprécie de recommencer en duo. C’est aussi un renouvellement par les sujets abordés. Finalement, le théâtre à domicile me ramène au fondement de ma vocation : je fais du théâtre pour interroger, faire rire, provoquer des émotions chez le public. Et puis il y a un échange après la pièce. C’est un geste fort politiquement, que de jouer pour un public qui ne va jamais au théâtre. Le théâtre à domicile devrait faire partie du cursus du conservatoire, qui est bien souvent un cocon institutionnel.

VS: J’ajoute qu’il faut de très bons comédiens pour jouer à domicile, très expérimentés. Cette proximité avec le public les met en danger artistiquement. Mais c’est nourrissant.

 

Interview réalisée pendant les répétitions par Aurore Bondonneau-Guitton.

 

Retrouvez Ailleurs à domicile de février à juin 2015.

Toutes les infos au 01 41 52 45 30 ou 01 41 52 45 73

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